Riches avec Jésus et pauvres comme lui. Comprendre le Vœu de pauvreté dans le monde d’aujourd’hui

  • Prémisses

Le fondement évangélique de la vie consacrée se trouve spécifiquement dans le rapport spécial que Jésus, au cours de son existence terrestre, établit avec certains de ses disciples, qu’il invita non seulement à accueillir le Royaume de Dieu dans leur vie, mais aussi à mettre leur existence au service de cette cause, en quittant tout et en imitant de près sa forme de vie[1]. Dans cette optique, la vie consacrée trouve sa dignité en ce qu’elle « constitue en vérité une mémoire vivante du mode d’existence et d’action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères »[2].

Parmi les éléments fondamentaux qui rendent la vie consacrée une véritable mémoire vivante du mode d’existence et d’action de Jésus figure le vœu de la pauvreté. En effet, la vie religieuse est née sous le signe de la pauvreté évangélique[3]. Celle-ci, d’après Vatican II, reste toujours le signe de la sequela Christi[4]. Hélas, au long de l’histoire, ce vœu a connu des formes diversifiées et certaines de ces formes l’ont rendu incompréhensible et inacceptable dans le monde d’aujourd’hui.

Mais alors, quelle serait la pauvreté religieuse qui serait capable de redynamiser la vie consacrée, dans un monde qui, de plus en plus, tend à l’« adoration du veau d’or », autrement dit à un monde tellement assoiffé de richesses et dominé par le manque de gratuité ? Quelle forme de pauvreté peut-on vivre aujourd’hui pour enfin se dire « je suis riche de Dieu et en valeurs « théologales » comme Jésus et en même temps pauvre comme lui qui « ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes » ?[5].

Dans cet article, nous voulons répondre à ces questions. Pour y arriver nous commencerons par revisiter le vœu de pauvreté au cours de l’histoire pour enfin dégager sa compréhension actuelle qui interpelle vivement le monde d’aujourd’hui.

  • Évolution historique du vœu de pauvreté

Comme il a été mentionné plus haut, au long de l’histoire le vœu de pauvreté a connu des formes diversifiées. En effet, l’érémitisme a souligné la pauvreté comme ascèse individuelle tandis que le cénobitisme a insisté sur la pauvreté individuelle et a fini par tomber dans la richesse communautaire. Les ordres mendiants, quant à eux, ont mis l’accent sur la pauvreté réelle, aussi bien individuelle que communautaire, pendant que dans les Instituts de vie apostolique, la pauvreté a été interprétée comme un service d’assistance aux pauvres. Aujourd’hui on insiste surtout sur la pauvreté comme solidarité avec les pauvres[6].

Au long de cette évolution, il s’est toujours glissé dans la mentalité des religieux et religieuses quelques approches « peu orthodoxes » qui, d’une manière ou d’une autre, ont obscurci l’authenticité de la valeur du témoignage évangélique de la pauvreté. Parmi ces approches, on peut mentionner : l’exagération de la valeur ascétique de la pauvreté – en la considérant comme si elle était en elle-même l’idéal de perfection[7]– de la part de certains premiers ermites qui, influencés par l’idée hellénistique de la perfection[8], allèrent outre-mesure[9].

Il y a également le courant manichéen qui a pu s’insinuer dans le monachisme jusqu’à porter certains moines à opposer l’amour de Dieu et le monde réel et à se comporter « comme si l’amour de Dieu entraînait la haine de la vie »[10], de l’argent, du plaisir et des biens matériels en général.

On n’oubliera pas aussi qu’il s’est développé, au long de l’histoire de la vie religieuse, une compréhension de la pauvreté qui la réduisait au seul cadre de la possession ou du devoir de dépendance dans l’usage. À ce propos, Marcello De Carvalho Azevedo témoigne : « Nous avons presque toujours été éduqués à une vision de la pauvreté dans la ligne de la possession, ou du devoir de dépendance dans l’usage, surtout au niveau individuel et dans la dimension matérielle des choses »[11], selon cette vision réductrice de la pauvreté évangélique, « avec la permission tout est permis »[12]. Ce qui en résulte est que, affirme Yves Bériault, bien des religieux et des religieuses, vivent un malaise, sinon une contradiction, entre les conditions de vie dans lesquelles ils vivent et l’appellation « vœu de pauvreté ». Car, il faut bien l’avouer, « souvent les religieux et les religieuses ne sont pas des pauvres. Il suffit de regarder les lieux que nous habitons, ainsi que notre style de vie. Tous nos besoins sont assurés. Notre vie est des plus confortables et ferait l’envie de bien des pauvres »[13]. Par ces courants et approches réductionnistes de la pauvreté évangélique on a fini par fausser la juste manière de comprendre et vivre la pauvreté évangélique authentique.

  • Quelques orientations pour redonner sens au vœu de pauvreté

Aujourd’hui pour redonner sens à ce vœu très cher à la vie religieuse, il est nécessaire d’insister sur certains aspects tels que son aspect ontologique ou la « pauvreté de l’être » et la liberté face aux biens ou la pauvreté de l’avoir. En plus, pour que ce vœu puisse être plus significatif et attrayant pour les générations postmodernes il faudra insister sur : sa liaison avec l’insertion des religieux et religieuses dans le monde du travail ; son « versant fraternel » qui implique le partage, sa dimension missionnaire qui renvoie à la solidarité avec les plus pauvres ainsi que sur la gratuité. Sans doute, pour emprunter les paroles de Leonardo Boff, « le nouveau visage de la vie religieuse dépendra de la réponse que l’on donnera à ce défi »[14].

  • La pauvreté de l’être (ontologique)

Au premier plan, la pauvreté ontologique peut être aussi appelée « pauvreté-limite »[15]. En effet, l’être humain, comme toute autre créature, est marqué par la limite, l’incomplétude. Il est inachevé, fragile, « solitaire », non-autosuffisant. Son existence est précaire, contingente car il ne dépend pas de lui de naître, de fixer la durée de sa vie ou de déterminer l’heure de sa mort. À cause de ses limites, il est, ipso facto, un tissu de dépendance. Cela implique qu’il est inutile pour lui, peu importe sa condition sociale, de chercher à vivre comme s’il était autosuffisant. Il est plutôt appelé à vivre de façon humanisante sa propre pauvreté-limite, en l’acceptant et en la mettant en harmonie avec celles des autres êtres humains[16].

La véritable personne ontologiquement pauvre est libre d’accepter la conscience de ses limites et de construire dans la paix le dépassement constant qui, en réalité, n’est jamais vraiment atteint[17]. Elle a toujours confiance dans la Providence de Dieu et est bien consciente que ce n’est pas elle qui construit le Royaume de Dieu, que ce ne sont pas les moyens humains, si nombreux et efficaces soient-ils, qui le font croître, mais que c’est avant tout la puissance, la grâce du Seigneur, qui œuvre à travers la faiblesse de tous. Une telle personne prie souvent ainsi : « Aux uns les chars, aux autres les chevaux, à nous le nom du Seigneur notre Dieu »[18]. En outre, à en croire De Carvalho Azevedo, la personne ontologiquement pauvre est solidement armée pour affronter les éventuelles humiliations, les situations d’incompréhension ou d’injustice qu’elle accepte non comme une violation et un affront, mais comme une partie de la réponse à des options fondamentales de vie qui prolonge celle de Jésus-Christ qui s’est fait homme assumant la condition de serviteur. Elle est également capable de sentir et bien gérer la solitude existentielle, la vacuité des personnes autour d’elle tout en fondant et faisant grandir en elle la liberté intérieure dont le fruit principal est la paix. Elle élimine, graduellement, la sensation spontanée de surprise et de révolte qui saisit la personne quand elle constate ses limites personnelles surtout quand ces dernières sont liées au péché[19].

Au second plan, la pauvreté de l’être fait référence à « la libération du pouvoir et du prestige, formes de richesse auxquelles tous les hommes tendent instinctivement »[20]. Cette dimension de la pauvreté de l’être se réfère à la forme de pauvreté vécue par Jésus-Christ – le Verbe fait homme – qui, étant de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais s’anéantit lui-même prenant la condition de serviteur et devenant semblable aux hommes. Et quand il s’est trouvé comme l’un d’eux, il s’est mis au plus bas, il s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort en croix[21]. En principe, une telle pauvreté se construit en relation aux valeurs spirituelles morales et culturelles, sur le plan individuel, communautaire et institutionnel. Dans cette optique, une personne ontologiquement pauvre est capable d’avoir, face aux dites valeurs, une grande liberté qui lui permet de ne jamais les manipuler pour des motifs d’égoïsme de prestige et de pouvoir[22].

  • La pauvreté de l’avoir

Si, en partie, la pauvreté de l’être concerne la liberté face au pouvoir et au prestige, c’est-à-dire aux domaines du « paraître », et du « pouvoir » si essentiels aux yeux de nos contemporains, la pauvreté de l’avoir fait référence à la liberté face à l’avoir. Dans ce sens, encore selon Marcello De Carvalho Azevedo, la pauvreté de l’avoir est surtout l’affirmation consciente et vécue de la précarité des choses et du fait qu’elles sont impuissantes à fonder le bonheur auquel tout homme aspire. C’est une attitude de liberté totale par rapport aux hommes et aux choses, biens spirituels et matériels. Il s’agit encore d’une disposition qui ne vise pas tellement à ne pas avoir, mais à être libre d’être sans avoir[23].

Il existe, d’après Laurent Boisvert, trois critères principaux pour évaluer le degré de liberté du croyant face aux biens. Le premier critère est sa capacité de les relativiser, de ne pas en faire une idole et le centre de sa vie. Le second réside dans sa capacité de les subordonner au Bien Suprême, et dans le fait de se comporter à leur égard comme un intendant fidèle. Dieu et le Royaume doivent toujours avoir la priorité absolue dans sa vie. Le troisième enfin, se mesure à la capacité d’y renoncer quand ils entravent la communion aux valeurs du Règne[24].

Cette description de la pauvreté de l’avoir concorde effectivement avec l’enseignement de Jésus qui, par ses paroles et ses actes, témoigne de cette liberté face aux biens et aux garanties matériels mais en se gardant de les condamner par le seul fait qu’ils soient matériels. Par exemple, dans l’Évangile selon Saint Marc il dénonce avec force la richesse en tant qu’appropriation et accumulation des biens. Il va même jusqu’à fustiger la tentative de les accumuler en faveur de la religion laissant les pauvres dans la misère[25]. Mais en même temps, il déclare les biens matériels purs[26] comme pour signifier que l’on doit cesser de les considérer comme un mal en eux-mêmes. D’ailleurs, pour Saint Thomas d’Aquin, les biens matériels ne sont pas un obstacle à la perfection chrétienne. Selon lui, « une perfection éminente peut exister au sein même de l’opulence. La preuve en est que, Abraham, à qui Dieu avait dit : « ‘Marchez en ma présence, et vous serez parfait,’ possédait de grandes richesses »[27]. Comme pour souligner ce point, le docteur Angélique ajoute : « Les ordres qui ont pour but les œuvres de la vie active, la guerre, par exemple, ou l’hospitalité, peuvent et même doivent posséder des biens communs assez considérables »[28]. Ce qui importe est de ne pas en être esclave. Une telle compréhension du vœu de pauvreté justifie les divers projets de vie religieuse qui ne peuvent pas tous assumer un type de vie pauvre qui serait semblable à celui des sœurs d’une Mère Teresa qui vivent dans les bidonvilles où se retrouvent les plus démunis du monde. Elle justifie, par exemple, l’apostolat des dominicains – ou d’autres ordres engagés dans l’apostolat similaire – qui, vivant surtout au cœur des villes, près des universités, ont nécessairement besoin de certaines ressources pour mener à bien à la fois leur vie conventuelle et intellectuelle, ainsi que la mission qui en découle : bibliothèques, ordinateurs, outils multimédias, salles de conférences, etc.[29]

Par le terme « pauvreté de l’avoir », on fait aussi référence à l’aspect proprement ascétique de la pauvreté. En effet, malgré les nombreuses déviations, l’ascétisme[30] renferme des enseignements pleins de sagesse et de réalisme[31] qu’il faut nécessairement récupérer si l’on veut prendre la vie consacrée au sérieux. Dans le contexte actuel, par exemple, où il y a tant de jeunes religieux/religieuses pleins de bonne volonté et de bonnes intentions mais qui n’arrivent pas à résister à la moindre difficulté, aux moindres défis qu’ils rencontrent dans leur cheminement vocationnel[32], la voie ascétique serait d’une grande importance en un double sens. Au premier sens, elle les aiderait à fortifier l’esprit et la volonté[33] pour la sequela – en écartant la cupidité, comme dirait Saint Thomas d’Aquin[34] et en leur ouvrant les yeux, pour se rendre compte que, comme l’a dit Schneiders, « la vie de luxe et de consumérisme affaiblit l’esprit »[35]. Au second sens, elle les aiderait à résister et protester contre une culture marquée par la propension à faire de l’avoir, de la possession et de la consommation, l’idéal de vie et le paramètre de la valeur de la personne[36]. Cela dit, il convient de préciser que la vraie dimension ascétique du vœu de pauvreté n’implique pas des « vieux » exercices ascétiques ou l’idolâtrie des mérites. Il s’agit, d’une part, d’être conscient que le Règne de Dieu est un don de la grâce qui ne dépend pas d’une volonté bien fortifiée par les exercices ascétiques. D’autre part, il est question d’accepter que pour mieux vivre le vœu de pauvreté, il ne suffit pas seulement de dépendre des supérieurs dans l’usage des biens, mais d’être pauvres effectivement et en esprit, ayant son trésor dans le ciel[37].

  • Pauvreté comme insertion dans le monde du travail[38]

D’après De Carvalho Azevedo, l’une des incohérences de la vie religieuse aujourd’hui, c’est l’oisiveté de certains religieux/religieuses qui « végètent dans nos maisons entourés parfois de conditions de vie raffinées […] échappant à la loi universelle du travail […] cela parce que leur entretien est garanti »[39]. Il est choquant, par exemple, de voir qu’au moment où les pauvres, au milieu desquels les consacrés vivent, travaillent durement pour gagner leur pain, certains religieux vivent comme s’ils n’avaient aucun devoir de gagner leur propre pain et celui de ceux qui n’arrivent pas à s’en procurer. D’où l’incompétence dans les affaires économiques, la passivité et le manque de créativité et de combativité.

S’il est vrai que l’on ne devrait pas tomber dans les principes nocifs de « l’efficience » et de la « productivité », il est aussi vrai que l’on ne devrait pas continuer à donner raison à ceux qui accusent la vie religieuse d’être un « parasite de la société »[40]. Est-il vraiment juste qu’une dizaine de « célibataires » en âge productif, qui ne sont pas en charge d’une famille et qui, peut-être, ne payent pas « d’impôts » n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins réels ? Par ailleurs, pour paraphraser Martinez Diez, on ne peut pas oublier que la sensation de l’incapacité de gagner son propre pain dégrade et humilie la personne[41]. C’est pourquoi, pour résoudre ce problème, la meilleure façon d’agir serait de mettre en pratique l’enseignement du Concile Vatican II : « Que chacun (des religieux), dans sa tâche, se sente astreint à la loi commune du travail et, tout en se procurant ainsi le nécessaire pour leur entretien et leurs œuvres, qu’ils rejettent tout souci excessif et se confient à la providence du Père des cieux (cf. Mt 6, 25)[42].

  • Pauvreté comme partage

L’aspect de partage constitue le dépassement d’une conception de la pauvreté réductrice et négative qui se limite aux exigences du renoncement aux possessions des biens ou seulement au partage manigancé de ces derniers. Dans cette perspective, la pauvreté est beaucoup plus participation que privation. En effet, chaque membre de la communauté, sans aucune prétention de posséder tous les moyens de survie ou de sanctification, partage aux autres ce qu’il possède : choses matérielles, dons de la grâce et de la nature. Dans un tel climat de partage, on est libre d’apprécier l’autre pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a ou donne, pour sa dignité intrinsèque.

  • Pauvreté comme solidarité avec les pauvres

À la pauvreté radicale de l’être de Jésus – Dieu fait homme – s’est ajouté une dimension mystérieuse et significative : il a établi sa tente parmi les hommes matériellement pauvres, et il a exalté constamment la condition potentielle qu’ils ont pour (pouvoir) entrer dans le royaume des cieux précisément parce qu’ils sont pauvres[43]. Par son choix d’être solidaire avec les pauvres, Jésus a montré une dimension de la pauvreté sur laquelle il faut insister aujourd’hui si l’on veut que la vie religieuse retrouve sa vitalité dans le monde actuel. À son exemple, les religieux et religieuses, à titre personnel et institutionnel, devraient s’efforcer, compte tenu de la diversité des lieux, d’être solidaires avec les pauvres, en combattant la « pauvreté-mal »[44] qui défigure leurs frères et sœurs. Et le concile Vatican II de préciser : « Volontiers ils prendront de leurs biens pour subvenir aux autres besoins de l’Église et soutenir les indigents que tous les religieux doivent aimer dans le cœur du Christ (cf. Mt 19, 21 ; 25, 34-46 ; Jc 2, 15-16 ; 1 Jn 3, 17). Les provinces et les maisons des instituts doivent partager les unes avec les autres leurs biens matériels, les plus aisées secourant les plus démunies »[45]. Une telle solidarité ne se limitera pas aux pauvres de richesses mais elle s’étendra aussi aux pauvres d’amour, de savoir et de sens[46].

Note conclusive

Notre principale préoccupation était celle d’identifier la forme de pauvreté religieuse qui serait capable de redynamiser la vie consacrée, dans un monde assoiffé de richesses et du manque de gratuité. Nous avons voulu savoir quelle est la forme de pauvreté que l’on puisse vivre aujourd’hui pour enfin se dire « je suis riche de Dieu et en valeurs « théologales » comme Jésus et en même temps pauvre comme lui qui « ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes » [47].

En concluant cet article, nous dirions avec le Pape François, que la pauvreté capable de faire refleurir la vie religieuse est celle comprise et vécue comme :

  • Un dépassement de tout égoïsme dans la logique de l’Évangile qui enseigne à avoir confiance dans la Providence de Dieu,
  • Une indication à toute l’Église que nous sommes des êtres limités et dépendants de Dieu et de nos frères et sœurs. Par conséquent, ce n’est pas nous qui construisons le Royaume de Dieu, ce ne sont pas nos moyens humains qui le font croître, mais c’est avant tout la puissance, la grâce du Seigneur, qui œuvre à travers notre faiblesse. « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse », affirme l’apôtre des nations (2 Co 12, 9).
  • Une réalité qui enseigne la solidarité, le partage et la charité, et qui s’exprime également dans une sobriété et joie de l’essentiel, pour mettre en garde contre les idoles matérielles qui offusquent le sens authentique de la vie.
  • Une vie qui s’apprend avec les humbles, les pauvres, les malades et tous ceux qui se trouvent dans les périphéries existentielles de la vie et en touchant la chair du Christ pauvre, dans les humbles, les pauvres, les malades, les enfants[48].

Nous ajouterions, avec Jean-Paul II, que la pauvreté capable de redynamiser la vie consacrée, dans un monde assoiffé des richesses du manque de gratuité, est celle perçue et vécue comme un témoignage qui confesse que Dieu est l’unique vraie richesse de l’homme, à l’exemple du Christ qui, « de riche qu’il était, s’est fait pauvre »[49]. C’est également celle qui se conçoit et se vit comme une expression du don total de soi que se font mutuellement les trois Personnes divines ; un don qui se répand dans la création et se manifeste pleinement dans l’Incarnation du Verbe et dans sa mort rédemptrice[50]. Dans cette optique, la personne consacrée vraiment pauvre est celle qui n’oublie jamais que « la vie augmente quand elle est donnée et qu’elle s’affaiblit dans l’isolement et l’aisance »[51] et que « la vie s’obtient et se mûrit dans la mesure où elle est livrée pour donner la vie aux autres »[52].

Summary

Some people today wonder whether it still makes sense to talk about religious poverty in a world thirsty for riches and lacking in gratuity. In search of an adequate response to this concern, this article points to the form of poverty that can be lived today in order to say at last: “I am rich in God and in ‘theological’ values like Jesus and at the same time poor like him, who, “having the condition of God, did not jealously hold on to the rank that made him equal to God. But he destroyed himself, taking on the condition of a servant, becoming like men”.

In fact, the form of poverty we are talking about in this reflection is that understood and lived as:

– Overcoming all selfishness in the logic of the Gospel, which teaches us to trust in God’s providence,

– Indication to the whole Church that we are limited beings and dependent on God and on our brothers and sisters. Therefore, it is not we who build the Kingdom of God, it is not human means that make it grow, but it is above all the power, the grace of the Lord, that works through our weakness.  “My grace is sufficient for you, for power is found in weakness,” says the apostle to the Gentiles (2 Cor 12:9).

– A reality that teaches solidarity, sharing and charity, and that is also expressed in a sobriety and joy of the essential, to warn against the material idols that offend the authentic meaning of life.

– A life that is learned with the humble, the poor, the sick and all those who find themselves in the existential peripheries of life and by touching the flesh of the poor Christ, in the humble, the poor, the sick, the children.

We would add, with John Paul II, that the poverty capable of revitalising consecrated life, in a world thirsting for the riches of the lack of gratuity, is that which is perceived and lived as a witness that confesses that God is the only true wealth of man, following the example of Christ who, “from being rich, became poor”. It is also a witness that is conceived and lived as an expression of the total gift of self that the three divine Persons make to each other; a gift that is spread throughout creation and is fully manifested in the Incarnation of the Word and in his redemptive death. From this point of view, the truly poor consecrated person is the one who never forgets that “life increases when it is given and weakens in isolation and ease” and that “life is obtained and matured to the extent that it is given to give life to others”.

[1] JEAN PAUL II, Exhortation Apostolique post-synodale Vita Consacrata (25 mars 1996), AAS 88 (1996), 377 – 486 : EV 15/434-775 (par la suite :VC), 14.

[2] VC, 22.

[3] Cf. J.M. LOZANO, Discipleship: Towards an Understanding of Religious Life, Claret, Chicago 1980, pp. 172-178.

[4] CONCILE OECUMÉNIQUE VATICAN II, Perfectae Caritatis (28 octobre 1965), Décret sur le renouveau de la vie religieuse, in AAS 58 (1966), 331-353 : EV 1/702-770 (Par la suite) PC,13a.

      [5] Ph 2, 6-11.

[6] Cf. F. MARTINEZ DIEZ, Rifondare la Vita religiosa, p. 180.

[7] Selon SAINT THOMAS D’AQUIN « La pauvreté volontaire n’est pas essentielle à la perfection de la vie chrétienne ; elle est seulement un moyen d’y parvenir » (Somme théologique, II-II, q.185, 6).

[8] Le courant platonicien « voit la perfection chrétienne dans l’abandon du monde, la mortification du corps et la sortie de l’histoire. Le monachisme comme une oasis établie face au monde corrompu, de manière à pouvoir témoigner de la possibilité concrète que le chrétien soit parfait. En effet, qui est le vrai chrétien ? Pour Cassien, seul peut être parfait le moine, et non le prêtre, qui doit s’occuper des hommes, des baptêmes, de l’eucharistie, des enterrements, qui doit entrer dans l’histoire. Encore moins les chrétiens qui vivent dans le monde qui sont purement et simplement assimilés aux païens. Chez Cassien, secularis et gentilis sont synonymes. (…) La perfection est réservée aux moines, à celui qui, en se soumettant à une règle, s’isole du monde pour contempler Dieu ». (F. MUSARRA, H. PARRET et Al., La contribution de la pensée italienne à la culture européenne. Acte du Colloque international présidé par Umberto Eco, sous la rédaction de Franco Musarra, Peeters, Bondgenotenlaan, Leuven 2007, p. 22.

[9] Cf. J.M. LOZANO, Discipleship, p. 183ss.

[10] J. GRAND’MAISON, Les tiers. Tome 2, Le manichéisme et son dépassement, Fides, Montréal 1986, p. 55.

[11] Cf. M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission. Une perspective actuelle et exigeante, Le Centurion, Paris 1985, p. 32.

[12] F. MARTINEZ DIEZ, Rifondare la Vita religiosa, p. 185.

[13] Y. BERIAULT, « Réflexion sur les vœux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102.

[14] L. BOFF, Testigos de Dios en el corazón del mundo, ITVR, Madrid 1985, pp. 229-236. Cité dans : F. MARTINEZ DIEZ, Rifondare la Vita religiosa, p. 28.

[15] L. BOISVERT, Vivre la différence, Bellarmin, Montréal 2001, p. 60.

[16] Cf. L. BOISVERT, Vivre la différence, pp. 61-63.

[17] Cf. M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission, p. 34.

[18] Ps 20, 8.

[19] Cf. M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission, pp. 33-34.

[20] M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission, p. 31.

[21] Cf. Ph 2, 5-8.

[22] Cf. M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission, p. 32.

[23] Cf. M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission, pp.31-32.

[24] Cf. L. BOISVERT, Vivre la différence, pp.73-75.

[25] Cf. Mc 7, 10-13. Pour Jésus, une telle attitude équivaut à annuler bel et bien le commandement de Dieu pour observer la tradition simplement humaine (Mc 7,9-10).

[26] Cf. Mc 7, 15.

[27] THOMAS D’AQUIN (Saint), Somme théologique, II-II, q.185, 6.

[28] THOMAS D’AQUIN (Saint), Somme théologique, II-II, q.188, 7.

[29] Cf. Y. BERIAULT, « Réflexion sur les vœux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102.

[30]L’ascétisme est une discipline volontaire du corps et de l’esprit cherchant à tendre vers une perfection. Cf. Le Robert, Dictionnaire de la langue française, Nouv. éd., Amazon, Paris, 1998.

[31] S.M. SCHNEIDERS, New Wineskins. Re-imagining Religious Life today, Mahwah: Paulist Press, New York 1986, p.186.

[32] Cf. F.MARTINEZ DIEZ, Rifondare la Vita religiosa, p. 182.

[33] Déjà dans le monde grec, la pauvreté jouissait de prestige comme exercice ascétique qui préparait l’esprit à la contemplation (Cf. J.M. LOZANO, Vita religiosa, parabola evangelica ; Una reinterpretazione della vita religiosa, Ancora, Milano 1994, p. 174.)

[34] Cf. THOMAS D’AQUIN (Saint), Somme théologique, II-II, q.185, 7.

[35] S. M. SCHNEIDERS, New Wineskins, p. 173.

[36] Cf. F. MARTINEZ DIEZ, Rifondare la Vita religiosa, p.181.

[37] Cf. PC13b ; Mt 6, 20.

[38] Il faut dire d’emblée que le problème du travail est assez complexe. Chez les ermites et puis chez les bénédictins, le travail était considéré comme une expression de pauvreté. Mais il a fini par devenir la source de richesses.

[39] M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission, p.39.

[40] Cf. F. MARTINEZ DIEZ, Rifondare la Vita religiosa, p.183.

[41] Cf. F. MARTINEZ DIEZ, Rifondare la Vita religiosa, p.183.

[42] PC, 13.

[43] M. DE CARVALHO AZEVEDO, Les religieux, vocation et mission, p.31.

[44] Pauvreté-mal : D’après Laurent Boisvert, la « pauvreté-mal » comprend cinq niveaux : 1) au niveau économique elle équivaut au manque du nécessaire pour vivre normalement selon sa condition. 2) au niveau social, elle consiste dans la suppression ou dans une limite indue des droits de la personne, l’empêchant de vivre normalement en société. 3) Au plan physique, elle s’identifie avec une limite particulière des capacités, qui entravent l’autonomie normale de la personne. 4) Au plan psychologique, elle se traduit par certains troubles ou blessures très profondes. 5) Sous l’aspect éthique, (ethos : mœurs), la pauvreté prend le visage d’une conduite désordonnée. (Cf. L. BOISVERT, Vivre la différence, pp. 63-65).

[45] PC, 13.

[46] Cf. Y. BERIAULT, “Réflexion sur les vœux”, pp. 92-102.

      [47]      (Ph 2, 6-11)

[48] Cf. FRANÇOIS (Pape), Discours aux participants à l’Assemblée plénière de l’Union Internationale des Supérieures Générales (U.I.S.G.), Salle Paul VI, Mercredi 8 mai 2013.

[49] 2 Co 8, 9.

[50] Cf. VC, 21c.

[51] EG, 10; Vème Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n°360.

[52] EG, 10.

 

Père Eugène Niyonzima SAC

Kigali

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