La mission de la paroisse dans l’Église face aux nouveaux défis pastoraux. Pour un renouvellement indispensable d’une institution ecclésiale irremplaçable

La sollicitude pastorale de l’Eglise au service du Peuple de Dieu, dans les circonstances actuelles, exige de plus en plus de promouvoir une pastorale de proximité qui permette à chacun de trouver l’accès aux moyens et aux services pastoraux nécessaires à sa vie chrétienne. C’est dans une  perspective qui s’inscrit dans la logique de la conversion pastorale souhaitée par le Pape François, que l’Archidiocèse de Kigali, continue son élan dans  la création de nouvelles paroisses[1], en réponse aux nouvelles réalités pastorales que la nouvelle physionomie socio – culturelle de la population rwandaise revêt aujourd’hui, notamment dans les milieux urbains ou en d’autres endroits dont le modèle et les styles  de vie restent profondément marqués par cette aspiration à une culture et une civilisation moins rurale.

Dans la vie et dans l’histoire de l’Eglise, la paroisse a toujours joué un rôle capital dans la transmission de la foi, dans la constitution de l’identité chrétienne et dans l’édification du Diocèse en tant que Eglise particulière « en laquelle est vraiment présente et agissante, l’Eglise du Christ, une, sainte, catholique et apostolique » (Christus Dominus, 11).

Pendant longtemps, l’institution paroissiale a constitué un cadre d’identification et de référence à plusieurs égards, et, en plus d’être la structure centrale de la transmission de la foi, elle a contribué à façonner les communautés et collectivités locales, à offrir les conditions d’un vivre ensemble et crées des réseaux de solidarité et de développement économique et socio – culturel qui ont facilité l’intégration sociale et la réalisation humaine générations nouvelles. Aujourd’hui, les profondes mutations d’ordre mondial (sur le plan humain, économique, social, culturel et religieux) auxquelles on assiste parfois sans y exercer une incidence significative comme Eglise, et qui ont imprégné d’autres institutions essentielles (comme la famille, l’école,..) ne l’ont pas non plus épargnée.

Cependant comme le souligne le Pape François, quelques soient les défis qu’elle doit affronter, la paroisse n’est pas devenue pour autant une structure caduque. Elle est, et reste « présence ecclésiale sur le territoire, lieu de l’écoute de la Parole, de la croissance de la vie chrétienne, du dialogue, de l’annonce, de la charité généreuse, de l’adoration et de la célébration…Elle est communauté de communautés, sanctuaire où les assoiffés viennent boire pour continuer à marcher, et centre d’un constant envoi missionnaire» (E.G,28). Mais pour continuer à accomplir sa mission dans les conditions actuelles, un renouveau de cette institution s’avère nécessaire et incontournable pour la rendre plus proche des gens en fonction de la physionomie concrète de leur milieu de vie, et plus apte à constituer pour eux une instance de communion vivante, de cohésion sociale, de participation effective à la vie et à la mission de l’Eglise, de solidarité et d’édification de la société dans son ensemble.

En référence à la réalité de l’Archidiocèse de Kigali, comme Eglise particulière, on aimerait revenir sur les éléments constitutifs de la paroisse et les différents rôles, qu’elle est appelée à jouer, pour inviter à réfléchir sur les défis qui l’interpelle, dans les conditions actuelles de la mission évangélisatrice de l’Eglise.

  1. La communauté paroissiale au sein du diocèse

Pour accomplir sa mission selon le mandat du Seigneur Jésus Christ aux Apôtres, l’Eglise s’est toujours dotée des moyens et des institutions nécessaires, répondant de manière adéquate aux exigences pastorales de chaque milieu et de chaque époque. C’est ainsi que la structure organique de l’Eglise, qui va de l’Eglise Universelle à son niveau cellulaire d’«église domestique», s’est petit à petit constituée et structurée. Parmi ces institutions la paroisse occupe une place importante, dans la mesure où elle constitue «le noyau fondamental de la vie quotidienne du diocèse». (Jean Paul II, Pastores Gregis, n.45), lieu par excellence de l’édification d’une «communauté de baptisés qui expriment et consolident leur identité surtout à travers la célébration du Sacrifice eucharistique” (Jean Paul II, Ecclesia de Eucaristia, n. 32).

En effet, la paroisse, telle qu’elle est définie dans le Code de droit canonique,  est une «communauté précise de fidèles qui est constituée d’une manière stable dans l’Eglise particulière, et dont la charge pastorale est confiée au curé, comme à son pasteur propre, sous l’autorité de l’Evêque diocésain» (Can.515). Elle est la première communauté ecclésiale, qui, en poursuivant le rôle de la famille “église domestique”, introduit l’être humain à la vie de foi, par la prière, l’agir chrétien et la pratique de la charité. Tout en s’ouvrant aux réformes nécessaires, en tant qu’institution évangélisatrice primordiale, la paroisse, dans son vrai visage   constitue toujours «le “mystère” même de l’Eglise présente et agissante en elle. Si parfois elle n’est pas riche de personnes et de moyens, si même elle est parfois dispersée sur des territoires immenses, ou indiscernable au milieu de quartiers modernes populeux et confus, la paroisse n’est pas, en premier lieu, une structure, un territoire, un édifice; c’est avant tout la famille de Dieu, fraternité qui n’a qu’une âme. C’est une maison de famille, fraternelle et accueillante; c’est la communauté des fidèles,… une communauté de foi et une communauté organique, c’est-à-dire constituée par des ministres ordonnées et par les autres chrétiens, sous la responsabilité d’un curé qui, représentant l’Evêque du diocèse est le lien hiérarchique avec toute l’Eglise particulière» (Jean Paul II,  Christifideles laici, n.26). Cette identité séculaire de l’institution paroissiale, qui a connu des évolutions importantes avec le temps, se heurte aujourd’hui à plusieurs contraintes, qui le poussent à se renouveler, sans pourtant se diluer ou se dissoudre sous la pression de la société moderne.

  1. Pour une conversion missionnaire de la paroisse[2]

Depuis son apparition, comme l’indique le document de la Congrégation pour le clergé, la paroisse se présente comme réponse à l’exigence pastorale de «rendre l’Evangile proche du peuple, par l’annonce de la foi et la célébration des sacrements. L’étymologie du terme lui-même permet de comprendre le sens de l’institution : la paroisse est une maison au milieu des maisons, et répond à la logique de l’incarnation du Christ Jésus, vivant et agissant dans la communauté humaine. Visiblement représente par l’édifice du culte, elle est ainsi le signe de la présence permanente du Seigneur Ressuscité au milieu de son peuple» (C.P, n.7).

Ce rôle a toujours été facilité par son lien étroit avec un territoire bien défini, non seulement comme espace géographique, mais aussi comme milieu de vie, dans lequel se vit et se renforce le sens de l’appartenance sociale et ecclésiale, qui se concrétise dans les relations entretenues par les membres de la communauté, et les valeurs qui y sont enracinées, notamment par le biais de la famille, et de la paroisse « famille des familles».

Aujourd’hui, la corrélation entre une communauté, un territoire et une identification religieuse n’est plus conforme à la réalité perceptible, avec la transformation du paysage religieux, la pluralité de l’offre religieuse, et la fragmentation des groupes sociaux en fonction des profonds changements que connait la société actuelle.

En effet, «la configuration territoriale de la paroisse est appelée à tenir compte d’une caractéristique particulière du monde actuel où la mobilité accrue et la culture digitale ont repoussé les frontières de l’existence. De fait, d’une part, la vie des personnes qui se déroule plutôt dans “un village global et pluriel”, correspond de moins en moins à un contexte défini et immuable ; d’autre part, la culture digitale a modifié de manière irréversible la perception de l’espace, tout comme le langage et le comportement des personnes, spécialement des jeunes générations». (C.P,n.8)

A cela s’ajoute le phénomène de la sécularisation croissante dans les milieux urbains, accompagné d’une religiosité diffuse, mais dont la pertinence reste insaisissable. En effet, l’époque de la «chrétienté» le temps où l’Église était l’unique référence sur le plan culturel est révolu et ne peut plus être restauré. Pendant longtemps l’Eglise était le principal repère dans la société. «C’est vrai, cela fait partie de nos gènes. Comme maîtresse authentique, l’Église a pris la responsabilité de définir et d’imposer, non seulement les formes culturelles, mais aussi les valeurs, et plus profondément de forger l’imaginaire individuel et collectif, c’est-à-dire les histoires, les repères sur lesquels les personnes s’appuient pour trouver le sens ultime et les réponses à leurs questions existentielles» (Pape François, Discours du 27 novembre 2014). Aujourd’hui, la société a changé profondément, de façon particulière dans les milieux urbains   «Dans les grandes villes, nous avons besoin d’autres “cartes”, d’autres paradigmes, qui nous aident à repositionner nos manières de penser et nos attitudes : frères et sœurs, nous ne sommes plus en chrétienté, nous ne le sommes plus ! Nous ne sommes plus les seuls aujourd’hui à produire la culture, ni les premiers, ni les plus écoutés» (Pape François, Discours du 21 décembre 2019). Et il faut savoir en tirer des conséquences pastorales qui s’imposent.

  1. Affronter les nouveaux défis dans la fidélité à la tradition vivante de l’Eglise

La mission de l’Eglise a toujours revêtu dans l’histoire des formes institutionnelles nouvelles et des méthodes pastorales diversifiées, selon les lieux, les conditions sociales et culturelles ainsi que les contextes historiques en perpétuelle mutation. Mais l’Eglise a toujours veillé à ce que le souci de répondre aux exigences du temps ne prévale sur son devoir de garder intacte et pure sa foi, telle qu’elle l’a reçu des Apôtres et qu’elle doit transmettre dans son intégrité, ou d’altérer sous prétexte de s’adapter au temps, son identité et sa vocation missionnaire. C’est pour cela que comme le dit le Saint Père, si la conversion pastorale de la paroisse doit intégrer toutes les  forces et les charismes que l’Esprit suscite dans l’Eglise ( différents mouvements d’action catholique, communautés nouvelles, associations  des fidèles pour l’apostolat, et différents charismes des communautés religieuses présentes sur le territoire), il faut veiller à ce «qu’elles ne perdent pas le contact avec cette réalité si riche de la paroisse du lieu, et qu’elles s’intègrent volontiers dans la pastorale organique de l’Église particulière» (E.G, 29), et qu’elles la vitalisent par leurs spécificités  sans pour autant vouloir s’y substituer.

Toute réforme, tout renouvellement de méthodes ou de structures dans l’Eglise doit se faire en vue de la mission. Dans cette perspective le Saint Père attend de cette conversion pastorale même au niveau paroissial une forte empreinte missionnaire «afin que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale devienne un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour l’auto-préservation. La réforme des structures, qui exige la conversion pastorale, ne peut se comprendre qu’en ce sens : faire en sorte qu’elles deviennent toutes plus missionnaires, que la pastorale ordinaire en toutes ses instances soit plus expansive et ouverte, qu’elle mette les agents pastoraux en constante attitude de “sortie” et favorise ainsi la réponse positive de tous ceux auxquels Jésus offre son amitié». (E.G,27).

L’heure est à l’imagination et à la créativité pour trouver des voies et moyens d’opérer ce passage tant attendu d’une passer « d’une pastorale de simple conservation à une pastorale vraiment missionnaire», sans avoir peur de recourir même aux moyens que le monde moderne a mis à la disposition de l’humanité.

Conclusion

L’Eglise existe pour évangéliser «c’est-à-dire pour prêcher et enseigner, être le canal du don de la grâce, réconcilier les pécheurs avec Dieu, perpétuer le sacrifice du Christ dans la sainte messe, qui est le mémorial de sa mort et de sa résurrection glorieuse » (Paul VI, Evangelii Nuntiandi, n.14). Malgré la tendance à la réduire à son utilité sociale indispensable, ou à son incidence sur d’autres institutions humaines, il ne faut jamais perdre de vue que « la mission propre que le Christ a confiée à son Église n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social : le but qu’il lui a assigné est d’ordre religieux». En fonction de ce but surnaturel et comme sa conséquence, il va sans dire que «de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine. De même, lorsqu’il le faut et compte tenu des circonstances de temps et de lieu, l’Église peut elle-même, et elle le doit, susciter des œuvres destinées au service de tous, notamment des indigents, comme les œuvres charitables et autres du même genre» (G.S, 42).

Sur le plan paroissial cette mission dont les prêtres mandatés par l’Evêque sont les premiers responsables, exige une collaboration franche et pleinement responsable des laïcs, dans la reconnaissance de l’identité de la vocation spécifique et dans la distinction des rôles respectifs de chacun. Ce exige une auto compréhension de l’Eglise – Peuple de Dieu, qui ne doit pas être perçue comme «une élite de prêtres, de personnes consacrées, d’évêques», mais comme une communion enracinée dans le baptême, et «personne n’a été baptisé prêtre ni évêque. Ils nous ont baptisés laïcs et c’est le signe indélébile que personne ne pourra jamais effacer» et qui établit ensemble responsables de la mission. Au-delà des organes de participations prévus, (Conseil pastoral paroissial, conseil pour les affaires économiques et autres), cette conscience missionnaire exigera beaucoup de créativité sous l’inspiration de l’Esprit Saint, protagoniste et acteur principal de la mission de l’Eglise, pour que «l’heure des laïcs» tant invoquée puisse engendrer un nouvel élan missionnaire pour l’Eglise du Rwanda aujourd’hui.

On ne peut enfin que rendre grâce au Seigneur pour le don du sacerdoce qui a rendu même possible et faisable la fondation de nouvelles paroisses et le renforcement des équipes paroissiales et d’autres ministères extra paroissiaux accomplis par les prêtres, ainsi que de tous les dons dont le Seigneur a prodigué chacun. Par lui, dans sa bonté et sa miséricorde « tous nous avons eu part de sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce » (Jn 1, 6).

                                                           Par A.GATARE Tharcisse,

In Bulletin Officiel de l’Archidiocèse de Kigali « Croisée des Chemins » n.121 »,p.3-12

 

 

[1] Karama: Saint François D’Assise ; Kimihurura: Marie Auxiliatrice ; Gahanga: Saint Joseph le travailleur ; Rusasa:Vierge Marie Reine des Apôtres ; Mayange: Immaculée Conception

[2] CONGREGATION POUR LE  CLERGE, Instruction La conversion pastorale
de la communauté paroissiale au service de la mission évangélisatrice de l’Eglise, 29 Juin 2020 (C.P)

 

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